EDITION 2006
Le Colmar par étapes par Bernard Thanron
Le Colmar par étapes intra muros : 6 étapes 173km et une chance de marcher dans une légende.
16 inscrits sur l’ensemble du parcours, 9 autres marcheurs venus se greffer sur des étapes intermédiaires ; bel engouement, non ? La démonstration de l’attrait engendré par cette nouveauté est faite. Venir mettre les pieds sur des tronçons d’un parcours légendaire est trop tentant. L’épreuve par étapes est parfaitement adaptée à celle ou celui qui ne peut consacrer suffisamment de temps à préparer les sélections colmariennes mais qui rêve de frôler les pas des grands Colmariens. Il faut néanmoins savoir marcher et tenir le 7.5 à 8km.h de moyenne sur 6 demi-journées d’affilées et les encaisser savamment ; une préparation sérieuse et spécifique est donc fondamentale. A l’époque de l’aliénation humaine par l’écran et l’automobile, marcher sur route est un privilège inouï qu’il faut savoir priser à sa juste valeur. L’inscription à une, plusieurs ou toutes les étapes est donc magnétique ! L’heureuse initiative des organisateurs a été saluée par une belle réussite à la clef qui j’espère s’ancrera au sein des Colmar à venir.

Madagascar, Cameroun, Guadeloupe, Australie, France, nous sommes venus de 3 continents, chacun a rempli son contrat. Le président de la fédération nationale et le responsable du secteur marche avaient encore oublié de noter le jour du départ de la plus grande épreuve de marche sur route au monde, monument incontournable de l’athlétisme qui se déroule sur notre territoire.
Qu’importe leur méconnaissance. Les entichés, les pratiquants, les admirateurs, les connaisseurs, les respectueux de notre sport étaient présents, ils sont l’essentiel. L’organisation ayant eu l’heureuse idée de contacter des représentants de l’équipe de France de marche, ceux-ci sont venus se joindre à nous amicalement : à Neuilly-sur-Marne, Fabienne CHANFREAU, Patricia GARNIER, Denis LANGLOIS, Sébastien BICHE, Hervé DAVAUX, à Corcieux Anne-Gaëlle RETOUT, nous étions avec des gens bien sympathiques ! Fabienne, Patricia, Denis, Hervé nous applaudiront à notre passage à Torcy. A plus de 12 km.h, l’isséen Sébastien BICHE nous devançait tous au terme des 28km de la 1ère étape à Villeneuve le Comte. Daniel FOUDJEM le camerounais plantait ce soir-là son décor à venir.

Le dernier d’entre nous, Abel HILMOINE arrivait 1h20 plus tard…Le bonheur unique d’Abel sera de passer le samedi matin la superbe ligne d’arrivée du col du Bonhomme. Je l’ai senti heureux avec son style caractéristique bras plié avant, bras totalement détendu arrière. J’ai envié son rêve réalisé. Le mien était en route. A 22h30, chaque étapier allait dormir de son côté. Hébergés par la famille GUTIERREZ, grande accompagnatrice avec succès de marcheurs venus de l’Est, notre quatuor allait apprécier une bonne salade de pâtes fraîches et le formidable crumble de Marie-Josée ; la bière de Brie de Rémy nous régalait ; où comment conjuguer sport, amitié et plaisir gustatif avec modération !

Le lendemain, beau temps au départ de Trélou-sur-Marne. Daniel FOUDJEM dominait les étapiers, l’australien Peter BENNETT dans son sillage mais déjà à 21’. Leur classement général ne sera plus changé jusqu’à l’arrivée magnifique au sommet du Bonhomme.

Le premier marcheur cité a été 4e du 20km des championnats d’Afrique 2004 et présent à la coupe du monde 2006 sur 50km ; le second a déjà réalisé sur l’épreuve de 12h du crépuscule à l’aube de Caboolture dans le Queensland australien - 100km en 11h55. Ces gaillards sont des routards redoutables. Leurs styles n’ont laissé aucun doute quant à leurs talents et quant à nos espoirs…Aux résultats du premier soir, j’avais revu totalement mon plan de route…Il restait à bien marcher jusqu’à Epernay puis franchir et goûter à leur juste difficulté chacune des étapes dans le bonheur et quelques douleurs ! Nous avons su apprécier les bons soins des podologues et la naissance du verbe noker. Les côtes de Marne n’ont pas changé ; après 130km pour les uns ou sur une matinée de 31km pour nous autres étapiers, la côte de l’échelle vers Venteuil mérite une belle réputation. Dans le village, je rattrapais le malgache Flaviano RAKOTONIRINA, en détresse de se trouver seul sur la route en totale insécurité.

Devant l’incurie d’accompagnateurs fantômes, devinant qu’il ne serait pas pour autant exclus de l’épreuve (un véhicule de protection n’est-il pas obligatoire ?), nous décidions de le prendre totalement en charge après une arrivée unie à Ligny-en-Barrois. La chance pour tous a voulu que Flaviano ne soit pas percuté auparavant. Qui sont ces désinvoltes et fantasques osant risquer de faire disparaître une épreuve légendaire ? Ils n’ont pas leur place ici. Mon trio d’équipiers Georges d’HENRY, Frédéric LESCURE et Patrick MARSCHALL s’est donc retrouvé à gérer un duo de marcheurs qui par bonheur s’entraideront mutuellement au fil des kilomètres et des difficultés rencontrées par chacun à des heures différentes. Avec 32 ans d’écart entre nous deux, nos natures humaines réagissent différemment. Notre seule lutte aura été de rester soudés. Nous aurons bien su le faire. Mes équipiers passionnés en ressortiront épuisés mais heureux de la réussite.

Fort tenace, dans son style chaloupé et bénéficiant de ses grandes enjambées, Jocelyn ELIEZER ralentissait dans la soirée de la délicate 3e étape Châlons-en-Champagne Vitry-le-François pour céder dans la seconde matinée lors de la 4e étape Bar-le-Duc Ligny-en Barrois. Au soir de Vitry, le vainqueur du Paris-Colmar 1982, Adrien PHEULPIN prenait la 3e place détenue jusqu’alors par Jean-Paul METEAU. La chance a voulu que nous arrivions sur les 20h30, peu avant que des pluies battantes ne dispersent les nombreux spectateurs présents sur la place d’arrivée.
Vendredi matin, départ du Bar-Ligny. En l’absence d’information et de tableau sur nos écarts respectifs, je m’adressais à un officiel présent. Devant son ébahissement et son impuissance à répondre j’ai deviné que nous devions marcher à l’aveugle, dommage. En complicité avec Jean-Paul METEAU (22e du Paris Colmar 1992 et 17e en 1993) je lui servais de locomotive durant une heure. Puis Jean-Paul échauffé passait dans une technique limpide pour s’éloigner, accompagné de son épouse-marcheuse à vélo. Ainsi nous nous sommes découverts, rapprochés et forts appréciés.

Vendredi après-midi, rassasiés, nous attendons les 16h du départ de la 5e étape de 37km Neufchâteau-Mirecourt. Les féminines sont a nos côtés. Les corps sont marqués des étapes passées. Par son profil, celle-ci s’avérait particulièrement ardue. L’athlétique Daniel FOUDJEM prenait définitivement le large. Les 4km de la côte de l’Etanche jugeaient sans fioriture de l’état de fraîcheur de chacun des étapiers. Nous nous sommes épuisés sous la chaleur et sur les autres pentes à franchir en avant de Châtenois. Les 20km de Houécourt à Mirecourt furent une lutte sans merci avec nous-mêmes. Aux côtés de Flaviano, nous rejoignions Nicolas CHATILLON recroquevillé Claudine ANXIONNAT en lutte puis Cédric DOUBLET hilare. Ces 3 là nous aurons bien aidé à avancer vers une chaude soirée d’arrivée à Mirecourt. Ils y arriveront heureux.

Notre chassé-croisé avec le guadeloupéen Lucien DEMOCRITE aura duré dans la convivialité jusqu’au matin de la dernière étape où Lucien s’échappait. Nous nous serons stimulés mutuellement. Tony BASTAREAUD, le second guadeloupéen n’aura jamais été très loin, nous devançant à la 1ère 2e et ultime montée du col du Bonhomme. Mais il avait trop cédé entre temps. La malgache Beby RAZANAMALALA aura remporté son défi, passer la ligne d’arrivée. Gilbert LEGRAND se sera dépensé corps et âme, sueurs nerfs et sangs. Tous les étapiers auront simplement bien marché. Pour certains, les souvenirs d’antan auront ressurgis réels et beaux, sans les nuits passées à marcher mais seulement à récupérer. Pour d’autres, le goût du grand les aura peut-être visité, attention, la marche à franchir est immense !
Samedi matin à Corcieux, l’effervescence régnait, 21,5km la fatigue accumulée et la chaleur allaient nous maîtriser. Les 3km du col du Plafond passés, les juges de marche freinaient raisonnablement quelques emportées plongeant sur Anould, d’autres furent à raison stoppées quelques minutes réglementaires pour se calmer. Ralliant Fraize, nous avons senti la chaleur plomber la route. Nous avons utilisé la totalité de notre eau prévue pour une journée d’épreuve sur les seuls 10km du tronçon Fraize-le col ; c’est dire le travail épuisant de nos équipiers qui avaient bien mérité d’une ou deux bonnes bières au sommet ! Avec Elisabeth, accompagnatrice promotionnelle de Nicolas CHATILLON, nous aurons gravi une dernière fois avec dossard les pentes du Plafond et du Bonhomme. Notre rêve était abouti.

La formule par étapes permet de côtoyer et encourager sur la route ceux qui marchent jour et nuit. Les spectateurs n’attendent plus durant des heures un hypothétique marcheur isolé et son équipage. La nouvelle dynamique est positive. L’arrivée au sommet du col du Bonhomme est à mon humble avis pertinente, tant le site est beau. Par ce choix idéal, le Colmar par étapes se différencie parfaitement des 3 autres épreuves ; et puis pensez donc ! Une arrivée au sommet, comme sur le Tour, c’est sublime ! Le Colmar par étapes est une excellente idée pour le goût de marcher en toute sportivité. Il permet de communiquer dans chaque village traversé. Il permet de revivre des sensations passées. Il permet de sentir les horizons et les difficultés d’une épreuve de caractère pour gens préparés et forts, les marcheurs. Le Colmar par étapes ? A récidiver d’urgence !
